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Restitution : Dakar sur la piste des biens culturels mal acquis

Des experts se sont réunis dans la capitale sénégalaise autour de Felwine Sarr et de Bénédicte Savoy afin de poser les contours d’un probable retour des œuvres d’art pillées aux pays africains.

53 000 pièces issues d’Afrique subsaharienne composent la collection du musée du Quai-Branly à Paris. Au musée Théodore-Monod d’art africain (IFAN) de Dakar, on en compte plus de cinq fois moins. Entre les murs de ce Musée national sénégalais, une douzaine d’experts étaient rassemblés ce mardi 12 juin afin d’esquisser un plan d’action pour le retour en Afrique d’œuvres issues de vols et de pillages qui enrichissent désormais les collections européennes. Des historiens, des collectionneurs, des institutionnels ou encore des galeristes se sont réunis autour de l’essayiste sénégalais Felwine Sarr et de l’historienne de l’art française Bénédicte Savoy. En mars dernier, Emmanuel Macron a chargé le tandem de se pencher sur l’épineuse question de la restitution des œuvres d’art africaines. Mission historique qui fait suite à la demande officielle du Bénin de récupérer une partie des œuvres pillées, notamment lors de la colonisation.

Que restituer, et à qui ?

Que faut-il rendre, à qui et dans quelles conditions ? Voilà la première question à laquelle devront répondre les experts, « pour réattribuer une part de soi à l’Afrique », pose Felwine Sarr. « Outre l’inventaire, il s’agit de retracer l’histoire des pièces en question et de leur méthode d’acquisition, tranche Bénédicte Savoy. Il faut déterminer s’il ont été l’objet de pillages avérés ou s’ils ont été donnés ou acquis de manière régulière. » Des critères de restituabilité délicats à définir, et qui pourront être aiguillés d’abord par la période d’acquisition des œuvres. « On considère que l’épisode s’étendant du milieu du XIXe siècle à la fin des années 1950 constitue une période noire, où les spoliations ont été nombreuses. Il faudra ensuite affiner », tranche l’historienne.

Le colossal travail de répertoriage fait, il s’agira de recréer le lien entre les objets éligibles à la restitution et les populations à qui on les a arrachés, explique Felwine Sarr. Soit en les plaçant dans les musées nationaux, soit en les ramenant dans leurs régions ou villages d’origine. « Il faudra définir le rôle que l’on veut faire jouer à ces objets et le dispositif épistémologique dans lequel on souhaite les remettre. Les questions soulevées par la restitution sont d’ordre technique, juridique et politique, mais également symbolique et philosophique », soulève l’essayiste. Des demandes à considérer avec prudence, selon le galeriste belgo-congolais Didier Claes : « Certaines pièces n’ont plus le même sens un siècle après avoir quitté leur territoire. Comme cela peut être le cas pour des objets d’intronisation, désacralisés aujourd’hui. Il faut se demander s’ils n’ont pas davantage leur place dans les musées nationaux en tant que témoins de civilisations passées que dans les villages auxquels ils ont appartenu. » Et Gabin Djimassè, chargé du projet de construction du musée d’Abomey au Bénin, d’ajouter : « en ramenant les objets dans leurs villages d’origine, on peut craindre qu’une partie d’entre eux ne soient immédiatement revendus pour leur valeur marchande. La démarche serait alors inutile. »

Faire évoluer le droit français

Se posent alors deux questions majeures quant à la faisabilité du projet : la volonté de restitution de la part des musées français, qui doivent se réunir en juillet, et les obstacles juridiques en la matière. Concernant la première, Felwine Sarr se veut optimiste. « Les directeurs de musées nationaux et conservateurs que nous avons rencontrés se montrent coopératifs. Il n’est pour l’instant pas question d’une contrepartie », martèle l’écrivain. Gabin Djimassè, lui, ne transige pas : « pour ce qui est des pièces volées et pillées il n’y a pas de contrepartie qui tienne. Il incombe à l’État français de trouver la formule. »

Les collections nationales devront se plier aux lois de la République. Lois qu’il va falloir faire évoluer, car, selon le droit français, les collections nationales font partie du domaine public mobilier de l’État et sont inaliénables, imprescriptibles et insaisissables. Ce sera tout l’enjeu du prochain atelier qui aura lieu ce 26 juin au Collège de France à Paris, en présence de juristes cette fois. Ces derniers seront en charge de réfléchir à une remise en cause de cette notion d’inaliénabilité des œuvres nationales et d’imaginer un droit prospectif pour les œuvres à déclassifier.

Les musées africains vers les standards internationaux

Une inquiétude persiste toutefois : les États africains sont-ils en capacité de prendre en charge et de conserver les œuvres ? « C’est un faux débat ! Tranche l’historien de l’art béninois Didier Houénoudé. Le Bénin est en train de se construire trois grands musées aux standards internationaux (NDLR – À Porto-Novo, Abomey Et Allada). » Pour se donner les moyens des restitutions, le ministère de la Culture du Bénin a mis en place des formations aux techniques récentes de préservation et de restauration des œuvres.

Certains craignent également pour les réserves européennes et le marché de l’art. Pas le galeriste Didier Claes. « Il y a beaucoup d’incompréhension du côté des collectionneurs, qui pensent que le marché de l’art va s’effondrer. Je pense tout le contraire. Plus il y aura d’institutions publiques culturelles fortes dans le monde, plus il y aura d’intérêt pour l’art et plus il y aura de collectionneurs. Ce qui alimentera le marché et fera croître la demande. »

Privilégier l’itinérance et la circulation

Pour restituer le patrimoine africain sans trop appauvrir les collections européennes, la circulation des œuvres semble être une piste privilégiée par les experts de l’atelier de Dakar. Plusieurs pistes ont été évoquées telles que des prêts à long terme, des systèmes de copropriétés ou encore des expositions itinérantes. « Il ne s’agit pas que d’objets. Il est question de notre histoire et de notre mémoire. Ces biens ne représentent pas que des artefacts isolés et ont une valeur spirituelle et symbolique. C’est l’apport de l’Afrique à la civilisation universelle », ajoute Carole Borna, directrice adjointe du Patrimoine au ministère de la Culture au Bénin. « Il est essentiel que l’on puisse restituer son histoire à l’Afrique afin qu’elle puisse traiter d’égal à égal avec les autres pays. C’est vital en matière développement », rebondit l’historien Didier Houénoudé.

Une démarche d’avenir, de réparation mais aussi de justice, pour laquelle de nouveaux modes de coopération et d’échange entre les institutions culturelles intercontinentales sont à inventer. Selon l’historien Didier Houénoudé, il faudra éviter l’écueil de l’immobilité, afin que les œuvres restituées « ne quittent pas une prison dorée en Europe pour retrouver une prison dorée en Afrique ».

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