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Tribune : Plaidoyer pour l’érection des géants ruraux et industriels en circonscriptions électorales autonomes (par Akoi Gaspar Sovogui)

today10 juin 2026

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Les conclusions récentes du Programme national de recensement administratif à vocation d’état civil (PN-RAVEC) et du quatrième Recensement général de la population et de l’habitation (RGPH-4) mettent en lumière une réalité que l’on ne peut plus ignorer : la cartographie démographique et économique de la Guinée a profondément changé.

Pourtant, notre architecture institutionnelle reste calquée sur un modèle hérité du passé, où la représentativité politique au scrutin uninominal et plurinominal est exclusivement confinée aux strictes limites de la préfecture. Face à l’émergence de sous-préfectures devenues de véritables géants démographiques et de puissants moteurs financiers, ce statu quo n’est plus seulement obsolète, il est devenu une injustice démocratique.

Pendant des décennies, la préfecture a été l’unité de mesure indiscutable de la représentativité politique à l’Assemblée nationale à travers le scrutin uninominal, voire désormais plurinominal.

Pourtant, le constat du terrain est aujourd’hui saisissant. Des sous-préfectures comme Kintinian ou Doko dans le bassin aurifère de Siguiri, Manéah à la lisière saturée de Conakry, Kolaboui et Sangarédi au cœur du couloir de la bauxite, Banian et Maréla dans Faranah, ou encore Darimagnaki dans Télimélé, pour ne citer que celles-ci, sont devenues des géants tant sur le plan géographique que démographique. En termes de population et d’enrôlement, elles surclassent désormais de nombreuses préfectures de l’intérieur du pays. Mieux encore, grâce aux retombées minières, industrielles et foncières, certaines de ces collectivités affichent une santé financière et des revenus largement supérieurs à ceux de leurs chefs-lieux traditionnels.

C’est pourquoi une question de légitimité et de représentativité directe à l’hémicycle se pose :

Pourquoi ces géants ruraux, économiques et démographiques, continuent-ils d’être dilués dans des circonscriptions préfectorales, privant leurs citoyens d’une voix directe et dédiée à l’Assemblée nationale ?

Pour donner à ces réalités locales tout le poids politique qu’elles méritent, la Guinée gagnerait à faire évoluer son découpage électoral en érigeant ces grandes sous-préfectures en circonscriptions électorales autonomes.

Le paradoxe des préfectures surreprésentées et des sous-préfectures muettes doit disparaître.

Les chiffres du RAVEC rendent désormais cette contradiction impossible à esquiver. Si certaines préfectures se voient attribuer deux à quatre députés ou plus au titre de leur poids démographique, pourquoi ne pas franchir le pas logique suivant, qui est d’ériger les grandes sous-préfectures en circonscriptions électorales à part entière, dotées de leurs propres représentants directs à l’hémicycle ?

Car le problème n’est pas seulement arithmétique, il est profondément politique. Qu’un seul député, ou même plusieurs, représente une préfecture entière peut se justifier, mais ce qui ne se justifie plus, c’est que ces mêmes députés, cantonnés aux réalités du chef-lieu préfectoral, gravitant dans ses cercles et absorbés par ses enjeux, prétendent connaître et porter fidèlement les problématiques d’une sous-préfecture minière distante de plusieurs centaines de kilomètres, aux dynamiques sociales, économiques et environnementales radicalement différentes.

Un député de préfecture qui ne vit pas à Kintinian ne peut pas ressentir dans sa chair les tensions foncières de l’orpaillage. Un élu dont l’ancrage est le chef-lieu de Coyah ne capte pas organiquement les embouteillages, les pressions immobilières et les déficits d’infrastructures que vit quotidiennement Manéah, et ainsi de suite pour les autres grandes sous-préfectures. La représentation, pour être authentique, doit être incarnée. Elle doit naître du territoire qu’elle est censée défendre, pas le survoler depuis un bureau de préfecture.

Multiplier les sièges dans une préfecture sans reconnaître l’autonomie politique de ses sous-préfectures géantes, c’est en réalité diluer la représentation sans la rapprocher du citoyen. C’est donner l’illusion du nombre sans accorder la substance de la proximité.

La Côte d’Ivoire en est un modèle de flexibilité électorale à suivre pour comprendre l’intérêt d’une telle réforme. Le système électoral ivoirien a su s’adapter avec une remarquable agilité aux mouvements de sa population. Là-bas, les circonscriptions législatives ne se calquent pas aveuglément sur les seules limites des départements, l’équivalent de nos préfectures.

Le Code électoral ivoirien permet de découper les circonscriptions en combinant départements, sous-préfectures et communes. Ainsi, des sous-préfectures fortement peuplées ou des groupements de sous-préfectures dynamiques élisent directement leur propre député.

Une même entité administrative peut être segmentée pour refléter fidèlement sa densité, ce qui fait qu’une sous-préfecture importante a son siège distinct de la commune chef-lieu.

Cette approche garantit que l’élu n’est pas un concept lointain, mais le porte-voix direct d’un bassin de vie précis. Elle empêche qu’une sous-préfecture de plus de 100 000 habitants soit politiquement étouffée par le chef-lieu préfectoral.

En Guinée, trois raisons nécessitent cette réforme :

1) Une justice de la représentativité : il est anormal qu’une zone comme Manéah, qui absorbe l’expansion démographique colossale de la capitale, ou que Kintinian, Doko, Banian et d’autres, devenues de véritables ruches humaines, partagent leur député uninominal, voire plurinominal, avec des localités aux réalités totalement différentes. Le citoyen a droit à un élu qui vit et capte ses problématiques immédiates.

2) Une cohérence économique : les sous-préfectures minières et industrielles génèrent une part massive de la richesse nationale. Accorder un siège de député direct à ces zones, c’est s’assurer que les débats sur l’impact environnemental, le contenu local et la redistribution des taxes minières soient portés à l’hémicycle par des députés directement redevables devant ces communautés impactées.

3) Le renforcement de la décentralisation : il faut permettre à une sous-préfecture d’avoir son propre parlementaire pour créer un pont direct entre l’action communautaire, c’est-à-dire la mairie, et la législation nationale. Avec cette réforme, il s’agit de relier le bas vers le haut, et non d’imposer du haut vers le bas.

Le RAVEC et le RGPH-4 ne doivent pas simplement servir à fabriquer des cartes d’identité ou des fichiers statistiques. Ils doivent être la boussole de nos réformes politiques. Si l’économie de l’or, de la bauxite et l’urbanisation galopante ont créé les nouveaux géants de la Guinée, notre loi électorale doit le reconnaître.

En érigeant les sous-préfectures stratégiques en circonscriptions électorales, à l’instar du modèle ivoirien suscité à titre d’exemple, la Guinée ferait le choix d’une démocratie de proximité, vibrante et en parfaite adéquation avec ses réalités sociologiques.

Donner cinq députés à une préfecture tout en maintenant ses sous-préfectures dans le silence institutionnel, ce n’est pas de la démocratie, c’est de la décoration démocratique. Il est temps de donner aux géants ruraux et industriels la voix qu’ils méritent : une voix propre, directe, incarnée.

Akoi Gaspar Sovogui
Analyste politique — Étudiant en Master de droit privé

Écrit par: Fatoumata Keita

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